gillot (francis) - BORDEAUX VALENCIENNES - 18EME JOURNEE LIGUE 1 - STADE CHABAN DELMAS - BORDEAUX - *** Local Caption *** (L'Equipe)

Gillot : «J'étais devenu indésirable en France»

Après une expérience d'un an en Chine, l'ancien entraîneur de Bordeaux a mis fin à son contrat. L'occasion pour Francis Gillot de faire une mise au point sur un départ de France, en 2014, toujours pas digéré.

«Racontez-nous comment s’est terminé votre séjour au Shanghai Shenhua, en Chine...

J’avais encore un an de contrat (il est arrivé en décembre 2014) mais j’ai décidé d’arrêter pour des raisons personnelles. Ça fait plusieurs mois que j’avais prévenu les dirigeants que je me devais d’arrêter, mais ils voulaient que je continue et que je signe une prolongation de contrat. Mais ma femme, qui était venue à mes côtés, est tombée malade. Elle est rentrée en France pour consulter des spécialistes. On a été séparés pendant six mois. Tout seul là-bas, ce n’était pas évident. J’ai donc préféré privilégier la famille plutôt que mon contrat. Pour ma femme, ça va s’arranger. Mais quand ça vous arrive et que vous vous retrouvez seul, c’est assez compliqué.
 
Que retenez-vous de cette aventure chinoise ?
C’était super. J’ai vu des gens avec des valeurs, respectueux. Le club où je me trouvais (NDLR: le Shanghaï Shenhua) était en reconstruction car, il y a deux ans, le président avait vendu tous les internationaux (Drogba, Anelka...). Ce club repartait pratiquement de zéro. Mais j’y ai côtoyé des gens extraordinaires.

Et sur le plan sportif ? 
On m’avait demandé d’être derrière les quatre gros. On a terminé sixième, c'est-à-dire dans les objectifs du club. Quatre formations sont vraiment au-dessus du lot car ils ont tous les internationaux chinois en plus des Brésiliens qui coûtent très cher et qu’on ne pouvait pas avoir. Nous, par contre, on n’avait aucun international. On partait de plus loin. L’objectif était de remonter le club petit à petit. On est même allés en finale de la Coupe. C’était en quelque sorte la cerise sur le gâteau, même si on l’a perdue après prolongation. Ça faisait dix-sept ans qu’ils n’étaient pas allés en finale. Avec mes adjoints, avant de partir, on a même eu le droit à une réception. J’étais scotché !

Si vous deviez comparer la première division chinoise avec la Ligue 1 française...
Ça me fait rire parce que lorsqu’on parle du Championnat chinois, on les prend pour des baltringues. Le Guangzhou Evergrande, qui a terminé premier en Chine, est champion d’Asie, ce qui n’est pas une mince affaire car il faut battre les Japonais, les Coréens... Si cette équipe joue en France, elle termine sans contestation juste derrière le Paris Saint-Germain. Ensuite, les trois clubs suivants peuvent facilement terminer dans les huit premiers en L1.
 
On a malgré tout l’impression que la mode du Championnat chinois a un peu disparu depuis les départs de Drogba et d’Anelka...
Le truc, c’est qu’ils ne se trompent pas sur les étrangers. Comme chaque équipe a le droit à quatre étrangers, ce sont souvent de très bons joueurs qui viennent. Avec notamment beaucoup de Brésiliens. Mais les Chinois progressent. Ils sont à l’écoute, sont professionnels. Je pense que leur manque se situe au niveau de la formation. Il faudrait qu’ils s’attachent un peu plus à former les joueurs pour qu’ils arrivent à vingt ans avec un plus gros bagage. Mais on jouait chaque match devant 40 ou 50 000 personnes. J’ai vraiment été surpris de l’intensité et du niveau qu’il y avait ! Un niveau qui n’est pas du tout celui auquel on pense en France. Mais bon, les gens parlent toujours sans connaître, ni regarder...
 
Regardiez-vous la Ligue 1 en Chine ?
De loin car je ne pouvais pas voir les matches à mon hôtel. Je voyais juste les buts.

«Ça me fait rire parce que lorsqu'on parle du Championnat chinois, on les prend pour des baltringues.»

«On a tout fait pour que je parte»

Et maintenant, qu’allez-vous faire ?
Je n’ai pas d’agent. Les gens savent que j’existe. Mais bon, comme à Bordeaux on m’avait tout mis sur le dos, c’était compliqué de retrouver quelque chose en France... On a tout fait pour que je parte. Il y a eu une vague médiatique qui a fait que j’étais plutôt devenu indésirable en France.
 
Cette fin d’aventure bordelaise vous reste-t-elle toujours en travers de la gorge ?
C’était dur et surtout injuste car beaucoup de conneries ont été dites. Je n’aime pas ça. On a dévalorisé ce que j’ai fait alors que j’ai effectué de très très bonnes choses à Bordeaux. Mais il y avait des intérêts personnels chez les journalistes pour placer d’autres personnes à ma place. On termine cinquième lors de la première saison, ensuite on fait un huitième de finale de Coupe d’Europe, on gagne la Coupe de France, le club me demande de re-signer. C’était inespéré par rapport à leur souhait. Et la dernière année (2013-14), parce qu’on ne finit que septième, tout le monde me tombe sur le dos.
 
Il vous a été reproché votre manque d’ambition, notamment en Coupe d’Europe… 
Un jour, après un match face à Tel-Aviv où il n’y avait que 6 000 personnes dans les tribunes à Bordeaux, j’ai dit que la Coupe d’Europe n’intéressait personne. La Ligue Europa intéresse Liverpool, Séville parce qu’ils sont capables de l’emporter, mais nous ? L’année d’avant, on fait un huitième de finale qui était déjà inespéré. Qu’on dise que je n’aime pas la Coupe d’Europe alors que j’ai environ cinquante matches au compteur, que je me suis qualifié quatre fois pour une compétition européenne, avec deux huitièmes à la clé, c’est quand même un peu fort de café. Il faut voir les compositions d’équipes que j’ai faites cette année-là ! Je n’ai pas envoyé les U15 à Francfort ou à Tel-Aviv ! J’ai fait comme tous les entraîneurs font, c’est-à-dire qu’ils utilisent leurs vingt joueurs sous contrat, ni plus, ni moins. Et aujourd’hui, regardez, les clubs français ne passent pas tous le premier tour ! Le petit Français pense toujours que le club de son pays est meilleur que les Allemands, Turcs. C’est la suffisance française...

Craignez-vous, à désormais cinquante-cinq ans, que votre réputation soit faite et que les portes restent fermées en France ? 
Oui, c’est possible... Mais c’est à cause de mecs comme Pierre Ménès et Christophe Dugarry, qui n’ont jamais entraîné, voire même jamais joué, et qui se permettent de dire des choses aussi gratuites et fausses. Regardez mon CV, ce que j’ai fait tous les ans. Et quand on me taxe d’entraîneur défensif, c’est faux, et archi-faux. Mais il suffit qu’un journaliste bien placé à Canal+ le dise pour que tout le monde le reprenne bêtement. Demandez aux supporters de Lens ou de Sochaux si j’étais un entraîneur défensif.
 
Avez-vous toujours envie de coacher ? 
Je ne me prends pas la tête. J’ai donné, je peux encore donner. Je connais ma valeur et mon CV, je sais comment je suis. Si les gens veulent des renseignements, ils n’ont qu’à appeler les joueurs que j’ai entraînés en Chine, à Lens, à Sochaux.
 
Aujourd’hui, beaucoup d’entraîneurs français expérimentés comme Girard, Baup, Dupraz, Domenech ou Hantz, sont sur le carreau. Ça ne vous fait pas peur ?
Oh non. Mais le problème, c’est qu’il y a des présidents de clubs qui sont influencés par ce qu’il se dit à la télévision. Ils n’écoutent que Canal+, et ça, c’est assez con. Il faut regarder mon CV ! Les entraîneurs français sont démolis. On a commencé par Jean Fernandez, puis ça a été Guy Lacombe, ensuite ça a été moi et Girard l’année dernière. On a voulu éliminer les anciens. J’ai 340 matches, certains en ont 500 ! S’ils ont 500 matches en pro, ce n’est pas parce que ce sont des pipes. Ce n’est pas le hasard qui les a amenés là. 

Francis Gillot à l'entraînement à Bordeaux, en 2014. (L'Equipe)

«Le problème, c'est qu'il y a des présidents de clubs qui sont influencés par ce qu'il se dit à la télévision. Ils n'écoutent que Canal+, et ça, c'est assez con.»

«Il y a aussi des effets de mode qui font qu'il faut des jeunes»

Tout serait donc de la faute de la presse ?
Non, bien sûr. Les présidents doivent se rendre compte d’eux-mêmes de ce qu’il se passe. Qu’ils regardent comment j’ai joué, avec quelles équipes.
 
Les présidents de club sont tout de même capables de se faire un avis autrement que par la presse...
J’en doute. Il y a aussi des effets de mode qui font qu’il faut des jeunes, d’autres gueules parce qu’on aurait trop vu nos tronches. Un peu comme en politique, en fait. 
 
Etes-vous surpris par la piteuse saison de Bordeaux ?
Je ne vais pas commencer à cracher dans la soupe, ce n’est plus mon problème ni mes oignons. Mais je ne suis pas étonné.»

LA RÉACTION DE PIERRE MENES : «Le vrai problème des Girondins, ce n'était pas Gillot»

«Francis Gillot a toujours été animé par une sorte de parano : il pensait que je voulais placer Christian Gourcuff à Bordeaux. Je ne sais pas où a-t-il été pêcher ça... Si ça l’amuse de penser ceci et de se dédouaner, grand bien lui fasse. Là où il a raison, c’est qu’effectivement, à Lens et à Sochaux, ce n’était pas un entraîneur défensif. Je ne sais même pas si je l’ai taxé d’entraîneur défensif, j’ai plutôt dit que c’était un entraîneur déprimant. Mais reprenez les déclarations de Gillot quand il était à Bordeaux. Ce que moi, Dugarry ou d’autres pouvaient dire, c’était de la gnognotte. Il n’y a pas un mec qui a plus fracassé Bordeaux du temps de Francis Gillot que Francis Gillot lui-même. Ça doit être le club qui veut ça parce que depuis, ça ne s’arrange pas… Enfin, pour être tout à fait objectif, Gillot est parti et on ne peut pas dire que ça s’améliore beaucoup à Bordeaux. Ça veut aussi dire quelque chose. Malgré son absence de joie de vivre, le vrai problème des Girondins, ce n’était pas Francis Gillot

LA RÉACTION DE CHRISTOPHE DUGARRY : «Si j'avais été président, je l'aurais viré sur le champ !»

«Sincèrement je n’ai pas le souvenir d’avoir dit que c’était un entraîneur défensif ou un mauvais coach. J’ai dû affirmer qu’on se faisait chier de temps en temps lorsqu’on regardait Bordeaux. Ensuite, Francis Gillot avait dit me concernant: «Ah il veut être directeur sportif et mettre son ami Zidane...» S’il pense que Zinédine Zidane a besoin d’un agent ou d’un ami pour prendre en main les Girondins de Bordeaux, il se met le doigt dans l’œil. Il a son caractère, il a le droit d’avoir la rancune tenace. J’avais notamment été scandalisé lorsqu’il avait affirmé la veille d’un match de Ligue Europa (en 2013/14) qu’il ne pouvait pas la jouer parce qu’il n’avait pas l’effectif. Sincèrement, si j’avais été président, je l’aurais viré sur le champ (NDLR : en conférence de presse, Francis Gillot avait affirmé : «La priorité, c’est le Championnat, ce n’est pas la peine de se raconter des histoires»). C’était une faute professionnelle. Ce que j’ai trouvé encore plus scandaleux c’est que Jean-Louis Triaud dise exactement la même chose. C’était inadmissible. Ça m’avait énormément choqué. Il se place toujours en victime. Dire que c’est de la faute des journalistes parce que les présidents les écoutent... Il y a un paquet de journalistes qui disent du mal de Guardiola, de Mourinho, et pourtant tous les présidents du monde les voudraient. À un moment, il faut arrêter de nous donner plus d’importance qu’on en a.» 

Timothé Crépin